Début 2025, un tournant décisif s’est produit dans la situation diplomatique internationale autour de Gaza : les États-Unis ont entrepris d’élaborer un plan pour une force multinationale de stabilisation, conformément à une proposition de résolution du Conseil de sécurité de l’ONU. Cette force devait contribuer à consolider le fragile cessez-le-feu instauré entre Israël et le Hamas, tout en s’efforçant de combler le vide sécuritaire qui régnait depuis la fin des combats fin 2024. Le mandat de cette force multilatérale de stabilisation, renouvelable tous les deux ans, prévoit un effectif maximal de 20 000 soldats issus de pays non musulmans, compte tenu des enjeux opérationnels et des craintes de répercussions géopolitiques.
La mission proposée va au-delà d’une opération classique de maintien de la paix : elle donnerait autorisation « de prendre toutes les mesures nécessaires » pour sécuriser les frontières de Gaza, protéger les corridors humanitaires et assurer la refondation d’un nouveau service de police palestinien, y compris formation et transport. Ce type de mandat autorisé à recourir à la force militaire marque la transition de Washington depuis un rôle d’observateur passif vers une initiative de stabilisation proactive conçue pour imposer le respect du cesse-z-le-feu plutôt que simplement en surveiller l’application.
Redéfinition des mandats d’application de la paix
Ce nouveau modèle d’application de la paix témoigne d’un réajustement de l’engagement international à Gaza. Les missions dirigées par l’ONU ont historiquement été freinées par l’engagement à la neutralité garantie et par des règles d’engagement strictes. La force de stabilisation bénéficierait d’une autorité étendue pour agir éventuellement de manière pré-emptive contre des menaces militantes émergentes, selon des responsables américains. Une indication de légitimité avait déjà été donnée par l’ONU et la coopération avec les autorités israéliennes et palestiniennes, ce qui signifie qu’une capacité militaire opérationnelle est destinée à soutenir un consensus diplomatique.
Le rôle de l’agenda stratégique de Washington
En parallèle, ce dispositif s’inscrit dans l’agenda américain plus large de stabilisation régionale sans maintien prolongé de troupes américaines dans une mission indéfinie. L’administration Joe Biden privilégie le multilatéralisme et le partage du fardeau dans la région, ce qui traduit une continuité avec sa doctrine post-Afghanistan : prendre un rôle de pilotage opérationnel en coopération avec des alliés régionaux et s’appuyer sur un soutien politique et logistique américain. Ainsi, Gaza se présente comme un terrain d’essai quant à la capacité de Washington à concilier ses engagements vis-à-vis de la sécurité israélienne avec son soutien proclamé à l’autodétermination palestinienne.
Les impératifs et conditions de la sécurité israélienne
La réponse d’Israël à la force de stabilisation proposée s’est caractérisée par une collaboration prudente. Lors d’un discours en janvier 2025, le Premier ministre Benjamin Netanyahou a réaffirmé qu’Israël « assumerait la responsabilité ultime de la sécurité dans un avenir prévisible », ce qui montre l’hésitation historique d’Israël à autoriser une surveillance militaire étrangère.
Contrôle opérationnel et souveraineté
Les planificateurs de la défense israélienne insistent pour que leurs forces disposent d’une liberté d’action pour mener des opérations militaires contre le Hamas, l’Islamic Jihad et d’autres organisations terroristes. Cette exigence provient d’une longue histoire de guerre asymétrique, dans laquelle la flexibilité opérationnelle est perçue comme un élément clé de la sécurité nationale. Bien qu’il soit diplomatiquement avantageux d’avoir des troupes étrangères, des implications opérationnelles subsistent, notamment si les commandants internationaux imposent des limitations jugées susceptibles d’entraver la capacité de dissuasion israélienne.
Restrictions concernant la composition des troupes
Un point majeur de contentieux tient à la réfutation catégorique par Israël de contingents armés issus de pays à majorité musulmane. Les responsables israéliens affirment que de telles troupes ne pourraient ni garantir la neutralité ni assurer la sécurité des renseignements. Cela oblige les diplomates américains à naviguer une équation délicate : assurer une représentation adéquate des pays contributeurs tout en obtenant le soutien israélien, ce qui met en lumière les ramifications politiques de la mise en œuvre de la mission.
L’internationalisation du paysage sécuritaire de Gaza
La réponse d’Israël à l’idée de la force de stabilisation s’inscrit dans une coopération tempérée. Netanyahou a réaffirmé sa position selon laquelle Israël conserverait la responsabilité de la sécurité, renforçant ainsi sa longue prudence vis-à-vis d’une autorité militaire étrangère.
Légitimité et acceptation locale
Les planificateurs israéliens considèrent qu’il est indispensable pour leurs forces armées de pouvoir agir séparément et de manière indépendante pour mener à bien des opérations de sécurité. Bien que des troupes étrangères puissent apporter un avantage diplomatique, elles présentent un risque opérationnel si elles limitent la capacité d’Israël à dissuader.
Équilibrer mandat de maintien et mandat humanitaire
Particulièrement controversée est la position ferme d’Israël concernant la non-acceptation de contingents armés issus de pays à majorité musulmane. Les diplomates américains ont dû naviguer un ensemble complexe de négociations : les pays contributeurs doivent non seulement représenter la communauté internationale, mais aussi être acceptables pour Israël ; cette réalité met en évidence la complexité politique de la mise en œuvre de la mission.
Fragilité de la trêve et réalités sur le terrain
La trêve négociée le 10 octobre 2025 continue d’être fortement mise à l’épreuve. Les opérations aériennes israéliennes contre des sites militants présumés, conjuguées aux interdictions persistantes sur les convois d’aide, suscitent une vive inquiétude au sein des cercles humanitaires. Une escalade pourrait anéantir des mois de diplomatie, surtout si le déploiement de la force de stabilisation est retardé ou perçu comme partial.
Transfert progressif des responsabilités de sécurité
Une hypothèse critique du plan de stabilisation est la formation d’une nouvelle force policière palestinienne destinée à conduire les opérations de sécurité intérieure. Le plan est de transférer progressivement certaines responsabilités de sécurité à cette force, ce qui réduirait l’implication directe d’Israël à Gaza. La réussite de cette transition dépendra de la professionnalité, de la légitimité (entendue comme acceptation populaire) et de la neutralité de ces forces Palestiniennes, toutes trois remises en cause dans un environnement politique fragmenté.
Risques de désalignement opérationnel
Tandis que des unités militaires de la défense israélienne coordonneront avec le déploiement des forces multinationales, cet assemblage testera les limites de deux structures de commandement et la patience des diplomates facilitant l’arrangement. Une ligne de tension majeure pourrait émerger si différents contingents interprètent différemment les règles d’engagement ou ont des priorités divergentes en matière de renseignement. L’analyse militaire montre que les arrangements hybrides, où une partie conserve l’autorité ultime, favorisent la confusion sur la stabilisation.
Implications diplomatiques et réactions régionales
Le cadre de stabilisation établi par les États-Unis incarne une transformation plus large de la diplomatie au Moyen-Orient. Les pays arabes, en particulier Égypte et Jordanie, soutiennent publiquement les objectifs humanitaires de l’initiative, tout en s’inquiétant de ses implications pour les processus politiques futurs. L’Iran et ses partenaires régionaux ont condamné l’idée, la qualifiant d’extension du cadre militaire occidental.
La question de l’issue politique
Au-delà de la stabilisation immédiate de la sécurité, le plan soulève des incertitudes majeures quant à l’avenir politique de Gaza. Sans cadre pour les transitions politiques, le résultat risquerait d’être la ratification d’arrangements où la sécurité remplace le discours politique. Les diplomates européens poussent Washington à inclure des indicateurs politiques dans le mandat de la mission afin de permettre à la stabilisation d’aborder la gouvernance et la prise de décision, plutôt que de se limiter à une présence militaire prolongée.
Équilibrer paix et projection de puissance
Pour Washington, la force de stabilisation ne sert pas uniquement un objectif humanitaire, mais projette également un leadership stratégique américain à un moment de transformation de l’ordre mondial. Le projet renforce la crédibilité des États-Unis en tant que médiateur sans pour autant déployer de grandes forces terrestres. Toutefois, mener ce compromis engage une dynamique d’image complexe : projeter la puissance sans raviver la narrative de néo-interventionisme aux yeux du monde arabe.
Perspectives de stabilité et de contrôle
La présence d’une force internationale soutenue par les États-Unis, aux côtés d’un régime militaire israélien influent, constitue une structure compliquée d’autorités partagées mais concurrentes. Tandis qu’Israël reste responsable des frontières et des décisions stratégiques externes, le rôle de la force internationale est de garantir la protection civile et un agenda de reconstruction, parfois en dissonance avec la fonction militaire.
Des observateurs militaires ont souligné que le succès ou l’échec de la force de stabilisation dépendra de la transparence dans les communications, d’une forte responsabilité par l’intermédiaire d’un espace opérationnel clairement défini, et d’un engagement diplomatique soutenu. Faute de ces éléments, la force internationale pourrait se retrouver dans une position extrême, coincée entre mandat d’application et réalité d’occupation.
Alors que Gaza s’engage vers une nouvelle pratique internationale de stabilisation des dynamiques conflictuelles, les mois à venir montreront si ce cadre ambitieux peut survivre à ses propres contradictions. La région a déjà une longue histoire d’efforts de bonne foi qui ont échoué à cause de la méfiance et de la stagnation politique ; que ce paradigme de stabilisation à Gaza constitue un tournant ou un vieux cycle d’intervention externe dépendra de la capacité de la communauté internationale à aligner pouvoir, principe et pragmatisme dans l’une des zones les plus contestées du monde.


