Le dilemme africain des données pathogènes : équité multilatérale face aux pressions bilatérales américaines

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Africa's Pathogen Data Dilemma: Multilateral Equity vs US Bilateral Pressures
Crediit: healthpolicy-watch.news

L’adoption de l’Accord sur les pandémies de l’OMS lors de la 78e Assemblée mondiale de la santé en mai 2025 a marqué un tournant dans la gouvernance mondiale de l’accès aux agents pathogènes et du partage des avantages. Ancré dans son annexe centrale relative au PABS, l’accord établit un système unifié et fondé sur des règles destiné à mettre fin aux flux fragmentés et non régulés de matériel biologique. L’article 12 impose un partage rapide des agents pathogènes présentant un potentiel pandémique via des canaux coordonnés par l’OMS, associé à des mécanismes contraignants de partage des avantages incluant transfert de technologies, production locale et renforcement des capacités des pays fournisseurs d’échantillons.

Le rôle de l’Afrique dans ces dispositifs s’appuie sur l’essor accéléré de ses capacités génomiques durant la COVID-19, période durant laquelle plus de 70 % des États de l’Union africaine ont renforcé leurs infrastructures de séquençage. Le continent a produit plus de 170 000 génomes du SARS-CoV-2, positionnant Africa CDC comme un acteur central dans la gouvernance post-pandémique. En août 2025, les négociateurs africains réunis à Addis-Abeba ont consolidé leurs positions pour la mise en œuvre du PABS, réaffirmant leur exigence d’un passage exclusif par les circuits multilatéraux de l’OMS afin d’empêcher toute extraction unilatérale de données.

Montée en puissance des plateformes Africa CDC

Les réseaux de biobanques et de séquençage d’Africa CDC constituent désormais l’ossature de la sécurité sanitaire continentale. Avec des pôles opérationnels en Afrique du Sud, au Sénégal, au Nigeria et au Kenya, ces plateformes renforcent la capacité du continent à contribuer à la surveillance mondiale tout en consolidant le contrôle interne des actifs biologiques. Pour les responsables africains, le PABS représente une garantie essentielle : les données partagées au nom de la sécurité globale ne doivent pas revenir en Afrique via des voies d’accès inéquitables.

Leçons politiques post-COVID

L’épisode Omicron de 2021, lors duquel la transparence sud-africaine a entraîné des interdictions de voyage plutôt qu’une assistance, demeure un traumatisme fondateur. Cet événement a renforcé l’exigence africaine de systèmes équitables empêchant que la transparence ne soit pénalisée. Il a également consolidé la volonté politique du continent de privilégier les structures multilatérales face aux dispositifs bilatéraux.

Consolidation des positions de négociation

Tout au long de l’année 2025, les délégations africaines ont affirmé que des positions unifiées étaient essentielles pour préserver la souveraineté sanitaire du continent. Leur approche consiste à soutenir l’architecture multilatérale de l’OMS tout en rejetant les modèles transactionnels qui transforment les données pathogènes en levier pour obtenir d’autres formes d’aide.

Éléments centraux du système PABS

Le dispositif PABS constitue un outil à la fois technique et politique pour redistribuer les avantages liés aux données pathogènes. Son architecture vise à aligner réactivité scientifique et accès équitable aux contre-mesures médicales vitales.

Partage rapide et coordination OMS

Les États doivent déposer rapidement échantillons et données de séquençage dans les dépôts désignés par l’OMS dès la détection d’agents pathogènes à haut risque. Ces dépôts opèrent via des accords standardisés de transfert de matériel, assurant des flux transparents et traçables. La supervision de l’OMS prévient toute redistribution non autorisée, un problème régulièrement cité par les responsables africains concernant des accords bilatéraux dépourvus de garanties exécutoires.

Mécanismes d’avantages équitables

Le PABS garantit un accès prioritaire à 20 % des contre-mesures médicales pandémiques à un prix abordable. Les fabricants devront contribuer financièrement au programme en fonction de leurs ventes mondiales. Les pays en développement recevront des licences non exclusives pour produire localement diagnostics, traitements et vaccins. Ce modèle entend corriger les inégalités structurelles révélées durant la COVID-19, notamment les retards massifs d’accès aux vaccins malgré l’apport significatif de données génomiques africaines.

Gouvernance institutionnelle et suivi

La mise en œuvre du PABS sera supervisée par une Conférence des Parties chargée d’évaluer le système de dépôts, les règles d’accès aux données et la distribution des avantages. L’établissement de cette structure permettra d’ajuster le système en fonction des évolutions scientifiques, technologiques et géopolitiques post-2025.

Mémorandums bilatéraux américains et conflits émergents

Le bilatéralisme piloté par les États-Unis constitue une force opposée au multilatéralisme de l’OMS, générant une forte controverse en Afrique et dans le cadre des négociations IGWG.

Obligations de partage liées au PEPFAR

Les accords introduits par les États-Unis en 2024 et étendus en 2025 exigent le partage de tous les agents pathogènes identifiés comme ayant un potentiel épidémique dans un délai de cinq jours, en conditionnée de l’aide fournie contre le VIH, la tuberculose et le paludisme via le PEPFAR. Ces mémorandums, valables 25 ans, ne prévoient pas de partage des avantages, divergeant radicalement du modèle équitable du PABS. En liant l’accès aux financements essentiels à la fourniture de pathogènes, Washington instaure un rapport que les négociateurs africains qualifient de coercitif et structurellement inégal.

Résistance africaine et mobilisation continentale

Le délégué du Zimbabwe, au nom de 50 États africains lors de la session IGWG de septembre 2025, a réitéré une position claire : « Nous envisageons un système PABS dans lequel tous les matériels et données de séquençage circulent exclusivement par le système de l’OMS. » Cette position reflète la Position africaine commune de 2024, qui alertait sur les risques d’accords unilatéraux reproduisant les inégalités observées pendant la COVID-19. L’exclusivité du canal OMS est ainsi devenue le pilier stratégique de la défense de la souveraineté pathogène africaine.

Implications stratégiques pour la souveraineté sanitaire africaine

Le choc entre pressions bilatérales américaines et architecture multilatérale de l’OMS met en lumière de profondes interrogations sur l’autonomie sanitaire à long terme du continent.

Tension entre dépendance à l’aide et obligations multilatérales

La dépendance au financement américain place plusieurs États africains dans une position difficile. Accepter les accords bilatéraux risque d’affaiblir la mise en œuvre du PABS et de retarder l’entrée en vigueur de l’Accord sur les pandémies. Les rejeter pourrait compromettre des programmes vitaux. Cette tension illustre le dilemme fondamental : arbitrer entre assistance immédiate et équité structurelle.

Renforcement des capacités versus extraction de données

L’expansion des capacités génomiques africaines, fruit d’investissements locaux et externes, alimente la crainte de devenir fournisseur de données de grande valeur sans bénéfices réels. Les accords bilatéraux contournant l’OMS risquent de réduire les agences africaines à des points d’extraction plutôt qu’à de véritables partenaires. Le PABS, axé sur le transfert de technologies, correspond davantage à la vision africaine d’une souveraineté génomique renforcée.

Surveillance et souveraineté dans les négociations de 2025

Les négociations IGWG de fin 2025 portent sur les normes techniques des dépôts, les systèmes de traçabilité numérique et les garanties contraignantes pour les pays fournisseurs. Les délégations africaines poussent pour des systèmes de suivi numériques contrôlés par l’OMS afin de vérifier qu’aucun échantillon partagé ne soit redirigé vers des circuits bilatéraux. Ces mécanismes sont jugés essentiels pour préserver la confiance.

Dynamiques de négociation fin 2025

À l’approche d’une phase décisive, les voies de compromis demeurent incertaines. Les États-Unis présentent leur modèle bilatéral comme nécessaire pour répondre rapidement aux menaces globales. Les délégations africaines rétorquent que la rapidité sans équité reproduirait les exclusions de 2020-2022, lorsque l’accès aux vaccins avait été largement retardé malgré leur contribution génomique précoce.

Les États de l’Union européenne s’alignent globalement sur la position multilatérale de l’OMS, tandis que les pays d’Asie et d’Amérique latine observent de près, considérant la posture africaine comme un test décisif de l’équité du futur système de santé mondiale.

Les débats se poursuivront jusqu’en 2026, moment où l’on saura si le développement rapide des réseaux génomiques africains renforcera la souveraineté du continent ou stimulera une compétition accrue, façonnant une nouvelle géopolitique des hubs génomiques. Cette émergence redessine déjà la distribution du pouvoir dans la santé mondiale et établit de nouveaux standards pour le partage des bénéfices liés aux découvertes génomiques, transformant profondément les modes traditionnels de réponse aux épidémies.

Research Staff

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