La récente déclaration du président Donald Trump selon laquelle il pourrait empêcher ExxonMobil d’investir au Venezuela marque une escalade notable dans la politique énergétique américaine et la stratégie d’intervention étrangère. Cette remarque est intervenue après que le PDG d’Exxon a qualifié le Venezuela de « non-investissable » lors d’une réunion à huis clos à la Maison-Blanche avec des dirigeants du secteur pétrolier, compromettant les efforts de l’administration pour garantir le contrôle américain sur les vastes ressources hydrocarbonées du pays.
Lorsqu’il s’est adressé à un rassemblement de grandes entreprises, dont ExxonMobil, Chevron et ConocoPhillips, Trump a demandé qu’elles investissent au moins 100 milliards de dollars pour restaurer les infrastructures pétrolières vénézuéliennes gravement endommagées à la suite d’une spectaculaire incursion militaire dirigée par les États-Unis qui avait renversé l’ancien président vénézuélien Nicolás Maduro. Cependant, les grandes compagnies se sont montrées hésitantes à investir, invoquant des préoccupations environnementales.
Cela crée une tension politique manifeste et soulève des questions sur le degré auquel la politique étrangère américaine est motivée par le besoin d’extraction de ressources.
La richesse pétrolière du Venezuela : un prix et un dilemme
Le Venezuela détient les plus grandes réserves prouvées de pétrole au monde, estimées à plus de 300 milliards de barils, surpassant l’Arabie saoudite et le Canada. Pourtant, des décennies de mauvaise gestion, de corruption, de sanctions et de déclin de la production ont laissé le secteur en ruines. La production actuelle de brut tourne autour de 1 million de barils par jour, contre près de 4 millions au début des années 2000.
En raison de nationalisations répétées sous Hugo Chávez (2004–2007), des actifs de plusieurs milliards de dollars appartenant autrefois à Exxon et ConocoPhillips ont été saisis, entraînant des arbitrages totalisant plus de 13 milliards de dollars dus à ces entreprises.
Le PDG d’Exxon, Darren Woods, a évoqué cette histoire sans détour :
« Nous avons eu nos actifs saisis là-bas deux fois, et vous pouvez imaginer qu’y retourner une troisième fois nécessiterait des changements significatifs… aujourd’hui, c’est non-investissable. »
Sauf si le Venezuela réforme fondamentalement son cadre légal, révise ses lois sur les hydrocarbures et offre des protections durables aux investisseurs, un retour des majors pétrolières mondiales reste très incertain.
La réponse de Trump : punition ou pression ?
Plutôt que de reconnaître ces défis structurels, Trump a publiquement réprimandé le PDG d’Exxon. À bord de l’Air Force One, il a déclaré aux journalistes :
« Je n’ai pas aimé la réponse d’Exxon… je serais probablement enclin à les empêcher d’entrer. »
Cette menace a de réelles conséquences économiques et boursières. Après la diffusion de ses propos, les actions d’ExxonMobil ont chuté en début de séance — un rappel immédiat que la rhétorique présidentielle peut influencer les marchés, même sans décision politique formelle.
Bloquer Exxon au Venezuela pourrait reconfigurer le paysage concurrentiel de l’industrie pétrolière américaine. Chevron, le seul grand producteur américain opérant actuellement au Venezuela sous licence spéciale, a signalé sa volonté d’augmenter la production, évoquant une hausse de 50 % en 18 à 24 mois. La position actuelle de Chevron lui permettrait de bénéficier de manière disproportionnée si Washington mettait effectivement Exxon à l’écart.
Les critiques voient dans les propos de Trump non seulement un moyen de pression, mais une forme de manœuvre économique coercitive, rappelant une politique industrielle dirigée par l’État plutôt qu’un engagement dans un marché libre. Cela soulève des inquiétudes sur la politisation des décisions corporatives et l’érosion de l’indépendance réglementaire.
Le coût climatique de la course au pétrole
Dans ces débats économiques et géopolitiques, une dimension cruciale est largement absente du discours officiel : l’impact environnemental.
Les analyses indiquent qu’une augmentation de la production vénézuélienne, même selon les projections les plus optimistes, représenterait une menace extrêmement élevée pour l’atteinte des objectifs climatiques mondiaux. Avec une production vénézuélienne de 1,5 Mbpd d’ici 2035–2050, ce scénario pourrait absorber environ 13 % du budget carbone mondial compatible avec la limite de 1,5 °C.
Le pétrole de la ceinture de l’Orénoque, en particulier, est plus intensif en carbone, car il s’agit d’un pétrole lourd et acide nécessitant davantage d’énergie pour être extrait et raffiné que le pétrole léger, comme celui de la zone de Johan Sverdrup en Norvège.
Les climatologues soulignent que verrouiller toute nouvelle extraction de combustibles fossiles est essentiel pour éviter une catastrophe climatique. Une relance du pétrole vénézuélien, encouragée par l’intervention de Washington, serait en contradiction directe avec les engagements climatiques des États-Unis et de leurs alliés.
Le contrôle américain sur l’énergie vénézuélienne : pratique ou impérial ?
Trump a affirmé à plusieurs reprises que les entreprises américaines traiteraient « directement » avec son administration et non avec le gouvernement vénézuélien — une remarque qui implique un rôle directeur de Washington sur les ressources énergétiques du pays.
De plus, il a signé un décret exécutif bloquant les tribunaux ou créanciers de saisir les revenus pétroliers vénézuéliens détenus sur des comptes du Trésor américain, une intervention exceptionnelle qui protège les recettes du pétrole contre toute réclamation externe ou arbitrage.
Ce niveau de contrôle soulève des questions plus larges : les États-Unis cherchent-ils à restaurer la production vénézuélienne pour soutenir les marchés mondiaux de l’énergie, l’économie américaine ou leur propre levier géopolitique ? Et que signifie la souveraineté vénézuélienne lorsque les investisseurs étrangers et Washington définissent les conditions d’engagement ?
Les intérêts pétroliers russes restent également ancrés au Venezuela, Moscou rejetant publiquement toute affirmation selon laquelle les forces américaines contrôlent désormais les actifs pétroliers vénézuéliens, insistant sur le fait que les participations détenues par la Russie, désormais exploitées par des entités gouvernementales, restent légales et intactes.
Prudence industrielle face à l’empressement politique
Même parmi les dirigeants du pétrole enthousiastes à l’idée du Venezuela, la prudence était manifeste. Ryan Lance, PDG de ConocoPhillips, a rappelé que son entreprise est le plus grand créancier non souverain du Venezuela et a appelé à une restructuration complète de la dette et du secteur énergétique, y compris PDVSA, la compagnie pétrolière nationale.
Les entreprises européennes déjà présentes — Eni (Italie) et Repsol (Espagne) — ont exprimé leur intérêt pour une expansion, mais ont insisté sur la nécessité de protections légales claires et d’un cadre politique stable. Les producteurs américains plus modestes ont montré une volonté d’investir, mais uniquement dans des conditions sûres et prévisibles.
Ces positions prudentes reflètent des décennies de prudence dans l’investissement énergétique mondial, fondées sur l’évaluation du risque politique, de l’exécution contractuelle et de la fiabilité souveraine, et non sur des ultimatums présidentiels.
Les enjeux géopolitiques plus larges
L’incitation de Trump à investir dans le pétrole vénézuélien ne peut être séparée de visées géopolitiques plus larges. Les États-Unis ont présenté leur intervention comme une répression des réseaux criminels présumés sous Maduro et comme un moyen de contrecarrer la Chine et la Russie en Amérique latine.
Les compagnies pétrolières chinoises et les entités étatiques ont historiquement été des acheteurs et partenaires majeurs du brut vénézuélien, protégeant souvent Caracas de l’impact total des sanctions. Les efforts de Trump pour réorienter cette relation vers les entreprises américaines s’inscrivent dans une stratégie plus large visant à réaffirmer l’influence américaine dans l’hémisphère occidental.
Pourtant, ce pivot souligne une contradiction : la politique étrangère, présentée comme un vecteur de droits humains et de démocratie, est simultanément utilisée pour relancer les relations avec des pétro-États autoritaires à des fins économiques. Cette contradiction pourrait nuire à la crédibilité américaine sur la promotion de la démocratie et le leadership climatique.
Les propos du président Trump sur la possible exclusion d’ExxonMobil du Venezuela ne sont pas une simple querelle diplomatique : ils illustrent l’entrelacement complexe des intérêts énergétiques, des jeux de pouvoir géopolitiques et des risques de gouvernance.
La qualification du Venezuela de « non-investissable » par Exxon repose sur des décennies de litiges juridiques, de nationalisations et d’instabilité réglementaire — des obstacles concrets qui ne peuvent être balayés par la seule volonté politique.
Parallèlement, présenter l’investissement dans le pétrole vénézuélien comme un impératif patriotique occulte les enjeux environnementaux et éthiques. Alors que les dirigeants pétroliers équilibrent risques, coûts climatiques et responsabilités corporatives, l’approche autoritaire de Washington pourrait bien dissuader les investissements prudents plutôt que de les attirer.
La véritable sécurité énergétique — et un développement équitable — nécessitera plus que la pression politique. Elle exigera des cadres légaux transparents, le respect de la gouvernance locale et des limites environnementales, ainsi qu’une politique étrangère qui dissocie l’ambition des ressources de la domination.


