Les frappes aériennes américaines au Yémen ont fait des centaines de morts et de blessés parmi les civils

Les frappes aériennes américaines au Yémen ont fait des centaines de morts et de blessés parmi les civils
Credit: Getty Images

Les frappes aériennes américaines au Yémen ont tué ou blessé des centaines de civils pendant la campagne militaire menée en 2025 contre le mouvement houthi, selon des documents du Pentagone, des organisations de défense des droits humains et des personnes au fait des attaques. Pourtant, plus d’un an après les frappes, l’administration américaine n’a pas reconnu publiquement l’ampleur totale des pertes civiles ni publié un compte rendu complet des incidents.

Ce nouveau rapport soulève des questions concernant les politiques américaines de ciblage, l’efficacité de leurs procédures en matière de protection des civils et la transparence de leurs opérations militaires. Il soulève également des interrogations sur la nature de la guerre menée au Yémen, un pays plongé dans le conflit depuis de nombreuses années, ce qui a affecté les hôpitaux, détruit les infrastructures et rendu des millions de personnes dépendantes de l’aide extérieure. Selon les rapports disponibles, trois incidents se seraient produits en avril 2025. Derrick Anderson, secrétaire adjoint à la Défense chargé des opérations spéciales et des conflits de faible intensité au Pentagone, l’a indiqué à la sénatrice Elizabeth Warren dans une lettre.

Les trois cas mentionnés dans le rapport du Pentagone ont eu lieu le 17 avril dans le port de Ras Isa, à Hodeïda, le 28 avril dans les entrepôts de la caserne d’Ayn Wadi et le 6 avril dans une maison privée. Aucun des trois incidents n’était accompagné de chiffres concernant les victimes dans la lettre. Selon deux personnes au fait des dossiers, les deux premiers incidents pourraient avoir causé la mort d’environ 150 civils et blessé environ 200 autres personnes. Le nombre de victimes du troisième assaut n’a pas encore été établi. Ces chiffres n’ont pas encore été entièrement vérifiés de manière indépendante. Ils correspondent néanmoins largement aux résultats des enquêtes menées par Airwars, le Yemen Data Project, Human Rights Watch, Amnesty International et des responsables de l’ONU.

Opération Rough Rider

Les frappes faisaient partie de l’opération Rough Rider, une campagne militaire américaine lancée le 15 mars 2025 contre des cibles houthies dans tout le Yémen. L’opération a été ordonnée par le président Donald Trump après plusieurs mois d’attaques houthies contre des navires en mer Rouge et dans le golfe d’Aden.

Washington a déclaré que l’opération visait à rétablir la liberté de navigation, à protéger les navires américains et commerciaux et à dissuader les attaques houthies. Les Houthis avaient commencé à attaquer des navires après le déclenchement de la guerre à Gaza, affirmant qu’ils ciblaient des bâtiments liés à Israël ou à des pays soutenant Israël. Le groupe a présenté sa campagne comme un moyen de faire pression sur Israël afin qu’il mette fin à ses opérations militaires à Gaza.

Selon l’armée américaine, les frappes aériennes visaient les sites de commandement et de contrôle des Houthis, les lanceurs de missiles, les installations de stockage d’armes, les défenses aériennes, les drones et les infrastructures militaires. Jusqu’à la fin du mois d’avril, les forces américaines ont déclaré avoir attaqué plus de 800 cibles. Une étude distincte menée par le Combating Terrorism Center de l’académie militaire de West Point a affirmé que les États-Unis avaient effectué plus de 1 100 frappes dans le cadre de l’opération. La campagne de frappes a duré environ 52 à 53 jours et s’est achevée au début du mois de mai, après qu’Oman a réussi à faciliter un accord entre Washington et les Houthis.

L’accord a réduit les hostilités entre les États-Unis et les Houthis, mais n’a pas permis de résoudre le conflit politique ni la crise humanitaire du Yémen. Comparée aux précédentes campagnes dirigées par les États-Unis, l’ampleur de cette campagne d’attaques était nettement supérieure. Selon le Yemen Data Project, 339 attaques américaines ont été menées entre le 15 mars et le 6 mai. Au total, au moins 238 civils ont été tués et 467 autres blessés, dont 24 enfants tués et 31 enfants blessés.

Airwars a recensé un chiffre inférieur, mais toujours important, d’au moins 224 civils tués. L’organisation a déclaré que ce nombre était presque équivalent aux 258 civils qui auraient été tués par des actions militaires américaines au Yémen au cours des 23 années précédentes, de 2002 à janvier 2025. Ces chiffres ne sont pas directement interchangeables. Les groupes de surveillance utilisent des définitions, des couvertures géographiques et des critères de confirmation différents. Certains ne comptabilisent que les cas où le statut civil a été établi, tandis que d’autres incluent des victimes signalées dont le statut reste à confirmer. Néanmoins, tous les chiffres font état d’un impact important sur la population civile.

Attaque contre le port de Ras Isa

L’attaque la plus meurtrière de la campagne a eu lieu le 17 avril dans le port de Ras Isa, dans l’ouest du Yémen. Ce port, situé dans la province de Hodeïda, a été pris pour cible parce que les États-Unis affirmaient qu’il était contrôlé par les Houthis et qu’il leur fournissait du carburant pour financer leurs opérations militaires. Dans un premier temps, les autorités liées aux Houthis ont annoncé un bilan de victimes se chiffrant en dizaines. Des rapports ultérieurs ont fait état d’au moins 74 morts et de plus de 170 blessés. Airwars a recensé 84 civils tués pendant l’attaque et environ 150 personnes blessées. Parmi les personnes tuées et blessées figuraient des employés du port, des chauffeurs de camion, des secouristes ainsi que des membres de familles qui travaillaient ou vivaient à proximité.

L’organisation a déclaré que Ras Isa n’était pas simplement un site militaire ou économique. Le réseau portuaire de Hodeïda était essentiel à l’acheminement de nourriture, de carburant et d’aide humanitaire vers les zones contrôlées par les Houthis. Human Rights Watch a indiqué que le port traitait une part importante du carburant et de l’aide entrant dans le nord du Yémen. Human Rights Watch a décrit l’attaque comme un « crime de guerre apparent » et a appelé à l’ouverture d’une enquête indépendante. L’organisation a soutenu que, même si le terminal pétrolier fournissait un soutien économique aux Houthis, les États-Unis étaient tenus d’évaluer son impact probable sur les civils et les services essentiels.

Le Commandement central des États-Unis a défendu l’opération. Il a déclaré que l’objectif était de réduire les capacités économiques des Houthis et affirmé que la frappe

« n’avait pas pour objectif de nuire au peuple yéménite ».

Cette déclaration reflète le principal différend. En vertu du droit international humanitaire, l’absence d’intention de tuer des civils ne suffit pas à établir qu’une attaque était légale. Les enquêteurs doivent également déterminer si la cible constituait un objectif militaire légitime, si les dommages civils prévisibles étaient excessifs par rapport à l’avantage militaire attendu et si toutes les précautions possibles avaient été prises.

Frappe contre le centre de détention de Saada

Une autre attaque ayant suscité une condamnation internationale a eu lieu le 28 avril à Saada, un bastion houthi situé dans le nord-ouest du Yémen. Les autorités houthies ont déclaré qu’une frappe américaine avait touché un centre de détention abritant des migrants africains et tué 68 personnes. Elles ont ajouté que 47 autres détenus avaient été blessés. Amnesty International a enquêté sur l’attaque et indiqué que le centre accueillait environ 115 migrants africains. L’organisation a déclaré que des témoins avaient décrit des scènes chaotiques dans les hôpitaux voisins, où un grand nombre de morts et de blessés étaient arrivés après la frappe.

L’organisation a indiqué que les fragments retrouvés étaient compatibles avec des bombes américaines GBU-39 Small Diameter Bomb. Le simple fait que des armes américaines aient été utilisées ne signifie pas automatiquement que les États-Unis ont mené une frappe aérienne illégale. Plusieurs questions juridiques entourent cette affaire, notamment la nature de la cible, les renseignements dont disposaient les responsables militaires américains à l’époque, la présence de civils et les précautions prises avant l’attaque. Selon Amnesty International, l’installation était connue des organisations humanitaires et aurait dû être identifiée comme un site civil. Amnesty a ensuite demandé que la frappe aérienne fasse l’objet d’une enquête en tant que crime de guerre potentiel. La lettre envoyée par le Pentagone à la sénatrice Elizabeth Warren mentionnait la frappe du 28 avril contre les « entrepôts de la caserne d’Ayn Wadi ». Les sources publiques n’ont pas encore établi si cette désignation correspond à la frappe contre le centre de détention de Saada documentée par les organisations de défense des droits humains.

La position changeante du Pentagone

La position publique du Pentagone a fait l’objet d’un examen particulièrement attentif. Le 17 mars, peu après le début de la campagne, le département de la Défense a déclaré qu’il n’y avait « aucune indication de victimes civiles » lors des premières attaques. Alors que les rapports faisant état de morts se multipliaient, le Commandement central américain a déclaré qu’il examinait les allégations et procédait à des évaluations des dommages causés par les frappes. Cependant, en juin 2025, le sous-secrétaire à la Défense chargé de la politique, Elbridge Colby, a écrit à Warren que le Pentagone

« n’avait pas établi que des pertes civiles avaient résulté des récentes opérations américaines au Yémen depuis le 15 mars 2025 ».

Ces conclusions semblaient contredire les informations fournies par les services de santé locaux, les organisations de défense des droits humains et les observateurs de conflits. À une date ultérieure, le Pentagone a déclaré que certains de ces incidents méritaient un examen plus approfondi et que, dans trois cas, il était plus probable qu’improbable que des victimes civiles aient été causées. La distinction entre « aucune victime civile évaluée » et « victimes civiles plus probables qu’improbables » est importante. La première formulation constituait la déclaration officielle du Pentagone à l’époque, tandis que la seconde signifie qu’une analyse ultérieure a révélé suffisamment d’éléments pour déterminer que des victimes civiles étaient probables. Toutefois, le Pentagone n’a toujours pas publié le nombre de civils tués et blessés, les noms des lieux attaqués, la justification juridique des frappes ni les conclusions de son enquête.

Droit international et responsabilité

Les allégations soulèvent de possibles violations des trois principes fondamentaux qui régissent la conduite des hostilités : la distinction, la proportionnalité et la précaution. Le principe de distinction exige des forces attaquantes qu’elles distinguent les civils et les biens civils des cibles militaires. Le principe de proportionnalité interdit les attaques dont les dommages civils prévisibles seraient excessifs par rapport à l’avantage militaire attendu. Le principe de précaution exige des commandants qu’ils vérifient les cibles et prennent toutes les mesures possibles pour réduire les pertes civiles.

Un port, un terminal pétrolier ou un entrepôt peut devenir un objectif militaire légitime s’il contribue effectivement à une action militaire et si sa destruction offre un avantage militaire concret. Toutefois, la valeur économique ne transforme pas automatiquement une installation civile en cible légitime.

Des rapporteurs spéciaux de l’ONU ont cité des informations selon lesquelles l’attaque de Ras Isa aurait tué au moins 74 personnes et blessé 171 autres, tandis que la frappe contre Saada aurait fait 68 morts et 47 blessés. Ils se sont inquiétés des conséquences possibles des dommages causés aux infrastructures de carburant, notamment des perturbations affectant les hôpitaux, les réseaux d’eau, l’électricité, les transports, la distribution alimentaire et l’assainissement. Les experts de l’ONU n’ont pas rendu de conclusion judiciaire définitive selon laquelle les États-Unis auraient commis des crimes de guerre. Ils ont plutôt demandé des informations sur la vérification des cibles, l’évaluation des dommages civils, les enquêtes, la responsabilité et les éventuelles réparations destinées aux victimes.

Conséquences politiques et humanitaires

La question a également suscité des objections à Washington. La sénatrice Elizabeth Warren, le sénateur Tim Kaine et le sénateur Chris Van Hollen ont demandé au Pentagone des détails sur les victimes civiles ainsi que sur la base juridique de l’opération. Ils ont notamment demandé si l’administration Trump avait affaibli les mesures de protection des civils ou supprimé des garde-fous institutionnels avant l’autorisation des frappes. Certains ont également accusé les attaques contre des infrastructures économiques dans un pays surpeuplé et pauvre d’avoir causé des dommages bien au-delà de la zone directement touchée par les explosions. Les conséquences humanitaires sont encore plus importantes au Yémen.

Le pays est confronté depuis plusieurs années à des guerres civiles, à une crise économique, à des déplacements forcés et à des restrictions de l’aide humanitaire. Les attaques contre les ports, les installations de stockage de pétrole ou les infrastructures de transport peuvent faire augmenter le prix de la nourriture et de l’eau et perturber l’acheminement de l’aide humanitaire. Les autorités houthies ont affirmé que les frappes américaines avaient tué au moins 123 personnes et blessé 247 autres au 14 avril. Ces chiffres n’ont pas pu être confirmés, car ils ont été fournis par des institutions affiliées aux Houthis.

Cette limitation doit être reconnue, mais elle n’élimine pas les preuves de dommages causés aux civils. Des observateurs indépendants ont relevé des tendances similaires, tandis que des images satellites, des témoignages provenant d’hôpitaux et des déclarations de témoins ont étayé les informations faisant état de victimes sur plusieurs sites.

Un bilan toujours non résolu

Les éléments disponibles démontrent que la question essentielle n’est pas de savoir si les civils ont été ciblés par les frappes aériennes américaines. Les questions centrales concernent plutôt le nombre de civils tués ou blessés, le fait de savoir si les commandants militaires étaient informés de la présence de civils sur les lieux et la conformité ou non des frappes aériennes au droit international. Les estimations d’Airwars, qui fait état de 224 civils tués, du Yemen Data Project, qui recense 238 morts et 467 blessés, ainsi que les sources utilisées par NBC News offrent différentes méthodes d’évaluation de la campagne concernée. Ces chiffres ne peuvent pas être considérés comme un bilan final incontestable. La conclusion la plus convaincante est que les frappes aériennes américaines au Yémen en 2025 ont fait des victimes civiles dont le nombre n’a pas été immédiatement reconnu par le Pentagone. Les États-Unis ont justifié l’opération par la nécessité de répondre aux attaques houthies contre les navires, mais les morts de Ras Isa, de Saada et d’autres lieux jettent le doute sur la proportionnalité de l’action et sur la sélection des cibles.

Tant que Washington ne publiera pas ses évaluations complètes et que les enquêteurs indépendants n’auront pas accès aux sites frappés, le bilan humain total de l’opération Rough Rider restera contesté. Ce qui est déjà clair, c’est que la campagne a causé un nombre de victimes civiles bien supérieur à ce que laissaient entendre les premières déclarations publiques du Pentagone et que la responsabilité de ces morts reste à établir.

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Research Staff

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