Une plainte conteste l’interdiction massive de visas américains, jugée illégale et discriminatoire

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Klage stellt weitreichendes US-Visaverbot als rechtswidrig und diskriminierend infrage
Credit: Getty Images

Une coalition de citoyens américains, de groupes de défense des droits des immigrés et d’organisations juridiques a déposé une plainte fédérale afin de bloquer une nouvelle politique de visas annoncée par le Département d’État, considérée comme l’une des restrictions les plus vastes de l’immigration légale depuis plusieurs décennies.

La plainte a été déposée lundi devant un tribunal fédéral de Manhattan et vise une politique annoncée et mise en œuvre le mois dernier par le secrétaire d’État Marco Rubio, qui a suspendu l’approbation des visas pour les ressortissants de 75 pays. Plus de 85 % des pays concernés ne sont pas européens, et nombre d’entre eux comptent des populations majoritairement non blanches.

Une « pause » aux conséquences permanentes

Le Département d’État a qualifié cette politique de « pause », affirmant qu’elle vise à réévaluer les procédures de contrôle et de vérification. Toutefois, selon des avocats spécialisés en immigration, si elle était maintenue, cette mesure pourrait bloquer près de la moitié de l’immigration légale vers les États-Unis.

Le Département d’État a déclaré sur les réseaux sociaux que cette politique était nécessaire pour empêcher l’entrée de migrants qui

« dépendent de l’aide sociale du peuple américain à des taux inacceptables » et qui « deviennent souvent des charges publiques ».

La plainte, déposée par le National Immigration Law Center et cinq autres organisations, qualifie ces affirmations de « non étayées et manifestement fausses ». Selon des données fédérales disponibles depuis de nombreuses années, la plupart des immigrés légaux n’ont pas accès aux aides sociales en espèces pendant de longues périodes après leur entrée sur le territoire.

D’après le Congressional Research Service, la majorité des immigrés par regroupement familial doivent attendre cinq ans avant de pouvoir prétendre à des prestations fédérales sous conditions de ressources, tandis que les immigrés admis sur la base de l’emploi en sont tout simplement exclus.

Des échos de quotas raciaux discrédités

Selon les défenseurs des droits, la nouvelle politique présente une « ressemblance troublante » avec les systèmes d’immigration exclusionnaires démantelés lors du mouvement des droits civiques.

La liste des pays dont les ressortissants se voient interdire l’entrée aux États-Unis rappelle « de façon inquiétante » les quotas fondés sur l’origine nationale instaurés par les lois sur l’immigration des années 1920, explique Joanna Cuevas Ingram, avocate principale au National Immigration Law Center.

Ces quotas avaient été établis afin de maintenir une population majoritairement blanche et d’origine européenne. Ils ont finalement été abolis en 1965, lorsque le Congrès a estimé que les lois migratoires fondées sur la race étaient incompatibles avec les principes d’égalité.

« Les justifications avancées ici semblent être un prétexte »,

a déclaré Cuevas Ingram,

« pour limiter l’immigration légale prévue par la loi adoptée par le Congrès et rétablir d’anciens quotas raciaux sous une autre appellation ».

La défense juridique de l’administration : un privilège, pas un droit

Le Département d’État justifie cette politique en affirmant que les visas constituent un privilège et non un droit, et que le pouvoir exécutif est en mesure d’exiger l’autonomie financière des demandeurs.

« Une telle exigence permet d’éviter des milliards de dollars de gaspillage, de fraude et d’abus, et de protéger les prestations sociales destinées aux Américains »,

a déclaré le porte-parole du Département d’État, Tommy Pigott, ajoutant que l’administration continuerait à

« défendre les citoyens américains en priorité ».

Mais des experts en immigration soulignent que c’est le Congrès, et non le pouvoir exécutif, qui fixe les critères d’éligibilité aux visas d’immigration, et que le droit américain ne prévoit pas d’interdictions générales fondées sur la nationalité ou la richesse supposée des candidats.

Une continuité avec les politiques migratoires de l’ère Trump

La récente interdiction de visas s’inscrit dans une tendance plus large amorcée durant le premier mandat de Donald Trump, période au cours de laquelle des restrictions migratoires ont été justifiées par des arguments de sécurité nationale, de compatibilité culturelle et de charge économique.

En 2018, la Cour suprême a confirmé l’interdiction de voyage imposée par Trump à plusieurs pays majoritairement musulmans, une décision qui a consacré l’ampleur des pouvoirs présidentiels en matière d’entrée sur le territoire américain. Cette jurisprudence pèse lourdement sur l’affaire actuelle.

Toutefois, les avocats soulignent que la nouvelle politique repose sur une justification différente et plus fragile. Elle ne s’appuie pas sur des considérations de sécurité nationale, mais sur des calculs économiques hypothétiques liés aux prestations sociales, lesquels ont été à plusieurs reprises rejetés par les tribunaux.

Des familles séparées par une décision administrative

La plainte illustre la manière dont cette politique a déjà conduit à la séparation de familles, alors même que les demandeurs respectaient pleinement la législation en vigueur.

Parmi les plaignants figure Cesar Andred Aguirre, citoyen américain résidant à Long Island, qui est retourné au Guatemala avec son épouse pour son entretien de visa, avant d’apprendre qu’elle ne serait pas autorisée à revenir aux États-Unis. Leur fille en bas âge, atteinte du syndrome de Turner et nécessitant des soins médicaux spécialisés indisponibles au Guatemala, vit actuellement avec sa mère.

Un autre plaignant, Munthaz Mahmud Hassen, citoyen américain de Rochester, a été séparé de ses deux fils adolescents, dont les demandes de visa avaient déjà été approuvées et réglées avant l’entrée en vigueur de l’interdiction.

Des talents bloqués au même titre que les familles

La mesure a également touché des professionnels hautement qualifiés. Fernando Lizcano Losada, endocrinologue colombien, devait poursuivre ses recherches à la Harvard Medical School avant que la suspension de visas ne mette un terme à son projet.

Losada explique qu’il aurait pu utiliser les infrastructures de recherche américaines pour contribuer aux avancées dans le traitement du cancer du sein et des maladies endocriniennes. Cette situation illustre une inquiétude exprimée par de nombreuses universités et institutions de recherche : la politique pourrait nuire à la compétitivité des États-Unis dans les domaines scientifique et médical.

Selon la National Science Foundation, les immigrés représentent plus de 40 % des scientifiques et ingénieurs titulaires d’un doctorat aux États-Unis.

La notion de « charge publique » et la résistance judiciaire

Le cœur du litige porte sur la volonté renouvelée de l’administration d’élargir encore la définition de la notion de « charge publique ». En 2019, le Département de la Sécurité intérieure avait tenté d’inclure dans cette définition des prestations telles que les bons alimentaires, Medicaid et le logement social.

Cette politique avait été suspendue par cinq tribunaux fédéraux, qui avaient estimé qu’elle ne correspondait pas à l’intention du Congrès et qu’elle pouvait être illégale.

Cependant, l’administration actuelle poursuit cette orientation, cette fois par le biais de suspensions de visas plutôt que par une modification réglementaire formelle, tirant ainsi parti du délai entre la mise en œuvre des politiques et leur examen par les tribunaux.

Stratégie juridique ou défi calculé ?

Les critiques estiment que l’administration cherche délibérément à imposer des politiques juridiquement contestables, pariant sur le fait que des mois, voire des années de procédures judiciaires, leur permettront de produire leurs effets, quelle que soit leur issue finale devant les tribunaux.

Cuevas Ingram décrit cette approche comme une violation délibérée du droit de l’immigration, visant à dissuader la migration par l’incertitude et les délais plutôt que par une réforme légale.

« Des familles et des travailleurs qui ont respecté les règles sont laissés dans une situation d’attente interminable »,

a-t-elle déclaré,

« d’une manière ouvertement discriminatoire et attentatoire à leur dignité ».

Une affaire test pour le droit de l’immigration et le pouvoir exécutif

La plainte demande au tribunal de déclarer l’interdiction de visas illégale et de l’annuler, affirmant que le Congrès n’a jamais autorisé des interdictions fondées sur la nationalité ni des critères de richesse pour l’éligibilité à l’immigration.

Au-delà de ses implications juridiques immédiates, cette affaire constitue un test majeur sur l’étendue du pouvoir exécutif dans la refonte de la politique migratoire sans l’aval du Congrès — et sur la possibilité d’utiliser un discours économique pour ressusciter des pratiques d’exclusion depuis longtemps rejetées par le droit américain.

Alors que les tribunaux se penchent sur cette question, des milliers de familles, de travailleurs et d’institutions demeurent pris entre le pouvoir exécutif et les limites constitutionnelles, dans l’attente de savoir si des décennies de droit de l’immigration solidement établi résisteront à cette épreuve.

Research Staff

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